Tout le monde connaît le bleu. Peu de gens savent qu'il date de 1937, qu'il a été choisi par un peintre nancéien malade des poumons, et qu'en 1980 des promoteurs voulaient raser les arbres pour construire un hôtel. Le jardin qu'on visite aujourd'hui a tenu à peu de chose.
Jacques Majorelle arrive au Maroc en 1917. Il a trente ans, une tuberculose et un père célèbre, l'ébéniste Louis Majorelle, figure de l'Art nouveau. Il vient pour le climat et il reste pour la lumière. Ses toiles de kasbahs du Sud et ses affiches pour le tourisme marocain le rendent riche et connu. En 1923 il achète une palmeraie à la limite de la ville nouvelle et commence à planter.
Un peintre qui plante
Pendant quarante ans il rapporte des graines et des plants de partout. Cactus du Mexique, bambous, palmiers d'Asie, nénuphars, bougainvillées. Il fait construire un atelier Art déco par l'architecte Paul Sinoir en 1931, puis, en 1937, il fait tout repeindre d'un bleu outremer qu'il a vu sur les tuiles du Haut Atlas et dans les tissages berbères. Le pigment portera son nom. Le jardin ouvre au public en 1947, parce qu'un jardin comme ça coûte cher à entretenir.
Majorelle meurt en 1962, à Paris, après un accident de voiture. Le domaine est morcelé, vendu par lots, et s'endort. Au tournant des années 1980, ce qu'il en reste est à vendre et un projet d'hôtel est dans les cartons.
1980 : le rachat
Yves Saint Laurent et Pierre Bergé le visitent depuis 1966. Ils habitent à côté. Quand ils apprennent que les bulldozers sont envisagés, ils achètent, sans trop savoir dans quoi ils s'engagent. Ils s'installent dans l'ancienne villa du peintre, qu'ils rebaptisent Villa Oasis, et confient le jardin à un ethnobotaniste marocain, Abderrazzak Benchaâbane.
Ils n'ont pas acheté un jardin. Ils ont repris un chantier qu'un autre avait laissé en plan quarante ans plus tôt.Leïla Benjelloun
Le travail dure des années. Le nombre d'espèces passe de 135 à plus de 300. On refait l'irrigation, on forme une vingtaine de jardiniers sur place, on remet le bleu partout où il s'était écaillé. En 2011, l'atelier de Majorelle devient le Musée Pierre Bergé des Arts Berbères, avec la collection d'objets amazighs que le couple accumule depuis leurs premiers séjours.
Une fondation, deux musées
En 2001, Bergé crée la Fondation Jardin Majorelle, de droit marocain, reconnue d'utilité publique en 2011. C'est elle qui possède le jardin, le musée des Arts Berbères et, depuis 2017, le Musée Yves Saint Laurent Marrakech en face. Ça explique le billet combiné et la direction commune. Ce que le jardin gagne finance des bourses d'études et des programmes culturels au Maroc. Le jardin reçoit environ 900 000 visiteurs par an, ce qui en fait l'un des lieux les plus visités du pays.
Le mémorial
Saint Laurent meurt en juin 2008. Ses cendres sont dispersées dans la roseraie de la Villa Oasis, qui reste privée. Dans la partie publique du jardin, une colonne romaine rapportée de Tanger lui sert de mémorial. Quand la fondation cherche un terrain pour le musée en 2014, la question ne se pose pas longtemps : la parcelle d'à côté est libre. Elle est aujourd'hui rue Yves Saint Laurent, et le bleu de Majorelle n'a pas bougé d'un ton.
Texte écrit par la rédaction de L'Écrin d'Ocre, sans lien avec le Musée Yves Saint Laurent Marrakech. Vous avez repéré une erreur ? Dites-le-nous, on corrige.