La première fois, je suis passée devant sans m'arrêter. Un gros volume couleur terre, un angle arrondi, pas de fenêtre. On cherche le musée et on trouve un mur. Ce n'est qu'en revenant un après-midi de novembre, avec le soleil déjà bas, que le mur a commencé à bouger : la brique se creusait, se relevait, dessinait une trame. J'ai pensé à un tissu. Il paraît que c'était le but.
Karl Fournier et Olivier Marty, les deux architectes de Studio KO, ont souvent expliqué d'où vient la forme. La Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent leur confie le projet en 2014, et ils partent de l'univers du couturier : le tissu, la coupe, l'assemblage de pièces courbes et de pièces droites. Le bâtiment reprend cette logique en volume. Cubes pour le corps, courbes pour les épaules. Une veste qu'on aurait cousue en brique, c'est en tout cas l'image qui m'est restée.
Des briques qui viennent de loin (mais pas trop)
Les briques ne sont pas de Marrakech. Elles arrivent de la région de Tétouan, tout au nord, où l'on cuit encore la terre dans des fours à l'ancienne. Aucune n'a exactement la même teinte que sa voisine, et c'est ce léger désordre qui donne à la façade son épaisseur. Un mur de briques industrielles aurait été plat. Celui-ci respire.
À Marrakech on enduit tout, c'est la règle depuis des siècles. Ici, les architectes ont laissé la brique nue et ont joué sur la pose : certaines rangées sont en saillie, d'autres en retrait, et l'ombre fait le reste. Le motif change avec l'heure. Vers 16h30 en hiver, il est à son maximum.
Rugueux dehors comme une peau, doux dedans comme une doublure. C'est comme ça que je le décris à ceux qui ne l'ont pas encore vu.Leïla Benjelloun
Le socle est d'une autre matière : du terrazzo, ce mélange de ciment et d'éclats de pierre que l'on polit ensuite à la main. Les grands-mères de Marrakech en ont dans leur cuisine. On y retrouve des morceaux de marbre blanc et de granit gris qui rappellent les sols des maisons de Guéliz des années 1930. Le bâtiment pose donc un pied dans la ville ancienne et l'autre dans la ville nouvelle, sans que rien ne soit dit.
Dedans, tout s'inverse
Passez la porte et la matière devient lisse. Le hall est clair, éclairé par le haut, avec du terrazzo au sol et du bois sombre aux murs. Puis on entre dans la salle permanente et c'est le noir. Christophe Martin, qui a conçu la scénographie, a fait le choix radical de ne rien éclairer d'autre que les vêtements. On n'est plus dans un bâtiment mais dans un vêtement retourné : la brique était le drap, la salle est la doublure.
Mon endroit préféré reste le patio circulaire, au centre du plan. C'est un simple cylindre de brique ouvert sur le ciel, sans rien dedans. Le soleil y dessine une ombre qui tourne au cours de la journée, comme un cadran. Les visiteurs le traversent souvent trop vite. Restez-y cinq minutes, c'est là que le bâtiment se comprend le mieux.
Un chantier fait ici
Ce qui ne se voit pas, et qui compte pourtant : tout a été fabriqué au Maroc. Les briques triées à la main, le terrazzo coulé et poli sur place, les menuiseries en iroko et les luminaires en laiton dessinés par les architectes puis réalisés dans des ateliers de la région. Le chantier a duré un peu moins de trois ans, de 2015 à l'inauguration d'octobre 2017. Pour un musée de cette taille, c'est court, et c'est surtout rare de ne pas voir arriver des containers d'Europe.
Je me méfie des grands mots en architecture, mais celui-ci me semble juste : c'est un bâtiment de la main. On voit encore le geste du maçon. À côté, le Jardin Majorelle hurle ses bleus ; ici, la seule couleur est celle de la terre qu'on a cuite. Les deux se regardent par-dessus la rue et ne se ressemblent en rien. Ça fonctionne.
Ce que je vous conseille de regarder
Faites le tour du bâtiment par l'extérieur avant d'entrer, même si ça n'a l'air de rien. Regardez comment l'angle s'arrondit, où la brique s'arrête pour laisser place au terrazzo, la profondeur des joints. Dans le hall, levez la tête vers la verrière. Et à l'entrée de la salle permanente, cherchez la ligne au sol où le terrazzo s'arrête. C'est une couture. Le bâtiment en est plein, il suffit de savoir qu'elles sont là.
Texte écrit par la rédaction de L'Écrin d'Ocre, sans lien avec le Musée Yves Saint Laurent Marrakech. Vous avez repéré une erreur ? Dites-le-nous, on corrige.