Février 1966. Yves Saint Laurent a vingt-neuf ans, sa maison de couture existe depuis quatre ans et il est déjà épuisé. Pierre Bergé l'emmène une semaine à Marrakech pour respirer. À l'arrivée, il pleut. La Mamounia est à moitié vide, la ville est boueuse et grise. Pas exactement la révélation qu'on raconte dans les livres.
Et puis le temps se lève. Ceux qui connaissent Marrakech savent ce qui arrive après la pluie : les murs roses deviennent orange, le ciel prend un bleu presque violent, et l'Atlas apparaît, enneigé, au bout des avenues. Saint Laurent sort dans la médina. Il achète une maison avant la fin du séjour. Dar el-Hanch, la maison du serpent, une petite bâtisse dans un quartier populaire.
Ce qu'il a vu dans les souks
Il faut se rappeler ce qu'était la couture parisienne en 1966. Du beige, du marine, du noir, du gris. Le bon goût bourgeois avait ses règles et l'une d'elles interdisait de mettre du rouge avec du rose. Saint Laurent, formé chez Dior, les connaissait par cœur.
Dans les souks, personne ne connaît ces règles. Une djellaba mauve sur des babouches jaune citron. Un turban bleu roi et une chemise rouge. Des femmes en haïk blanc avec, dessous, l'éclat d'un caftan vert. Ce n'est pas du folklore, c'est une façon d'assembler les couleurs sans se demander si c'est permis. Il a compris qu'il regardait une grammaire, pas un décor.
Le noir sert la couleur. Il ne la remplace pas. Tout Saint Laurent après 1966 tient dans cette phrase.Julien Aziz-Roux
La même année, il crée le Smoking pour femme. Noir absolu, veste d'homme, pantalon. On y voit souvent l'antithèse de Marrakech. C'est le contraire : le Smoking devient le fond sur lequel il fait claquer ce qu'il a rapporté. Une ceinture de satin fuchsia. Une blouse safran. Un bijou turquoise. Lui-même a répété toute sa vie que c'est ici qu'il avait découvert la couleur.
Deux fois par an, pendant quarante ans
Après Dar el-Hanch viendra Dar es Saada en 1974, puis la Villa Oasis dans le Jardin Majorelle en 1980. Mais la routine ne change pas : Saint Laurent vient en juin et en décembre, et c'est là qu'il dessine ses collections. Souvent en quinze jours, d'un trait, enfermé avec ses carnets et ses gouaches pendant que Bergé s'occupe du reste.
Les gens qui l'ont vu travailler ici décrivent toujours la même scène : des heures à regarder la lumière tourner sur un mur, des sacs de tissus achetés au souk pour servir de nuancier, des pages entières de couleurs sans un seul vêtement dessiné. La collection dite africaine de 1967, celle des Ballets russes en 1976, les grands blocs de couleur des années 1980 : tout ça a été mis sur le papier à Marrakech, l'été ou l'hiver, à quelques centaines de mètres de l'endroit où se trouve aujourd'hui le musée.
Ce que le musée en fait
La salle permanente ne raconte pas ça dans l'ordre. Elle regroupe les vêtements par thème, dans le noir, et laisse les couleurs surgir toutes seules. Si vous avez vu le musée de Paris, avenue Marceau, vous sentirez la différence tout de suite. Là-bas, l'hôtel particulier, les ateliers, l'histoire de la maison. Ici, une boîte noire et un choc de couleur. Ce sont deux manières de raconter le même homme, et honnêtement je préfère celle-ci.
Ses cendres ont été dispersées dans la roseraie de la Villa Oasis en 2008. Le musée a ouvert neuf ans plus tard, de l'autre côté de la rue. Quand on connaît l'histoire, difficile de trouver le lieu mieux choisi.
Texte écrit par la rédaction de L'Écrin d'Ocre, sans lien avec le Musée Yves Saint Laurent Marrakech. Vous avez repéré une erreur ? Dites-le-nous, on corrige.