On présente souvent la Saharienne de 1968 comme une veste coloniale récupérée : coton beige, quatre poches, laçage, ceinture à anneaux. C'est vrai et c'est court. Celui qui l'a dessinée passait déjà une partie de l'année à cent kilomètres des villages du Haut Atlas dont il achetait les objets chez les antiquaires de la médina.

Dès 1966, Saint Laurent et Bergé rapportent de leurs promenades des fibules d'argent, des colliers d'ambre, des tapis, des portes sculptées. Ils ne s'arrêteront plus. Quarante ans plus tard, la collection dépasse 600 pièces et remplit l'ancien atelier de Jacques Majorelle, devenu Musée Pierre Bergé des Arts Berbères.

La forme, pas le motif

Ce qui l'intéresse dans le vêtement amazigh, ce n'est pas la broderie. C'est la coupe, ou plutôt son absence. La cape des femmes de l'Anti-Atlas est un rectangle de laine fermé par deux fibules sur les épaules. Point. Chez Saint Laurent, ça devient une série de capes de soirée aux épaules dégagées qui tombent d'un seul bloc. Le haïk, ce grand drap blanc dans lequel les femmes s'enroulent, donne des robes de mousseline nouées sans couture visible. Et les fibules elles-mêmes, agrandies, dorées, ferment les manteaux de l'hiver 1976.

Un rectangle et deux points d'attache. On a rarement fait une architecture de vêtement plus intelligente que celle-là.Julien Aziz-Roux
Arche architecturale sculptée et ombres portées du patrimoine marocain
Les proportions monumentales réinterprétées avec retenue contemporaine

Lire un bijou

Un bijou amazigh n'est pas une décoration. La fibule, tizerzai, dit la région. Le collier d'ambre et de corail dit le Rif. Les bracelets à pointes disent le Sud, le diadème à pendeloques dit l'Anti-Atlas. Ils disent aussi si la femme est mariée, si elle a des enfants, ce que sa famille possède. C'est une langue, avec sa grammaire et ses accents.

Saint Laurent ne parlait pas cette langue. Mais il en a attrapé le rythme : la répétition, l'accumulation, l'argent mat sur la laine sombre. On le voit dans ce que Robert Goossens puis Loulou de la Falaise fabriquent pour lui. Les colliers de l'été 1967, qu'on a appelés africains, mélangent en réalité du bambara, du dogon et du berbère sans trop faire le tri. Ceux des années 1980 sont plus francs : de grosses pièces dorées directement sorties des fibules du Souss.

La question qui fâche

En 1970 personne ne posait la question de l'appropriation. Aujourd'hui on la pose, et le musée ne l'esquive pas. Les cartels de la salle permanente donnent les provenances. Depuis 2011, la Fondation Jardin Majorelle finance un programme de documentation du patrimoine amazigh avec des chercheurs marocains : inventaires, publications en français et en arabe, expositions. Certaines rotations de la salle permanente placent côte à côte une fibule d'origine et la pièce de couture qu'elle a inspirée.

Est-ce que ça suffit ? Je ne sais pas. Mais c'est plus que ce que font la plupart des institutions de mode. Quand on regarde la ceinture d'une Saharienne photographiée sur Veruschka en 1968, et qu'on pense à la fibule d'argent d'une femme de Tiznit, il y a une dette. Ici, au moins, elle a un nom écrit sur un cartel.

AmazighSaharienneBijouxFondation Pierre Bergé

Texte écrit par la rédaction de L'Écrin d'Ocre, sans lien avec le Musée Yves Saint Laurent Marrakech. Vous avez repéré une erreur ? Dites-le-nous, on corrige.